5. L’autisme, une explication de l’intérieur (fr)

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a. La perception infinie

Plutôt que de conclure à un manque d’empathie, un manque de compréhension du monde, un déficit de la communication, ou, même, comme il a souvent été évoqué, un besoin d’arrêter un monde qui va trop vite, il faut accepter de comprendre les symptômes. Les autistes ne vivent pas dans un autre monde, ils ne vivent pas dans un monde à côté, mais oui, ils voient le monde différemment. Ce n’est pas le monde qui va trop vite et qu’ils tentent d’arrêter, comme il a été suggéré, mais c’est bien leur perception sensorielle du monde qui est trop rapide et trop détaillée.

Leur ouïe, par exemple, mais les autres sens fonctionnent sur le même modèle, n’est pas meilleure, mais elle est constante. Cela signifie que si les autistes sont gênés par les sons, ce n’est pas parce qu’ils les entendent mieux, mais parce qu’ils les entendent tous, et surtout, tout le temps. En fait, un son très lointain nous parvient toujours, mais il est si affaibli que chez les personnes dites normales, il est automatiquement trié dans le tiroir des bruits de fond.
Chez un autiste, pour caricaturer, aucun bruit n’est un bruit de fond. Pour classer un son dans la catégorie bruits de fond chez une personne normale, il faut plusieurs choses : premièrement, ce doit être un son affaibli, et/ou deuxièmement, ce doit être un son qui revient souvent, donc un son qui a été traité dans le passé.
C’est là où est toute la différence : pour la sensorialité autiste, il n’y a que l’instant. C’est la perception de l’instant dans sa totalité qui est traitée par le cerveau, et ce, à chaque instant, instant après instant. Ceci a de nombreux avantages (perception réelle et non perception erronée), perception automatique du détail, originalité de la pensée, mais aussi, particulièrement à l’heure actuelle et de plus en plus, de nombreux inconvénients. Le cerveau est en surcharge. Les stimuli sensoriels sont partout, omniprésents. Non, le monde ne va pas trop vite pour les autistes, il est seulement surchargé.

Si une personne normale possède la capacité de mettre en bruit de fond la musique d’un centre commercial, la personne autiste n’en a globalement pas la possibilité (à moins de stratagèmes divers, comme le balancement ou ses dérivés). Son cerveau va être occupé à traiter ces informations, et comme elles ne sont généralement pas les seules (flux constant d’informations lumineuses/visuelles, odeurs et modifications atmosphériques), il est clair qu’il y aura peu de place pour les autres activités, ou même pour une simple clarté d’esprit, et que la personne autiste aura tendance à fuir ces situations.

Cela explique aussi pourquoi une personne autiste est négative au changement et l’exemple de l’horloge est très parlant dans ce cas. Pour les personnes normales, le bruit de l’horloge que presque chacun a chez soi est inaudible, à moins d’y prêter l’oreille, ou d’écouter. Pour l’autiste, écouter et entendre sont deux idées identiques. Alors le son résonne à chaque seconde. Evidement, il est capable d’apprendre, et au bout de plusieurs semaines, il aura appris à ne plus s’y intéresser. Si maintenant, vous changez d’horloge, il lui faudra à nouveau plusieurs semaines pour parvenir à mettre ce son en sourdine. Vous ne le remarquez peut-être pas, mais la vie est faite de son, d’odeurs, de textures et de lumière. L’autiste, qui perçoit le monde tel qu’il est, sans sourdine instinctive a besoin plus que quiconque, de la quiétude du monde pour penser et agir. Si les stimuli sensoriels changent sans arrêt, son cerveau, tout occupé qu’il est à traiter le changement, ne peux plus fonctionner convenablement pour le reste.
Ainsi, un enfant autiste qui déménage mettra plusieurs semaines ou plusieurs mois avant de se réhabituer aux sons des objets de sa maison, même si les meubles n’ont pas changés, la résonance est différente, et chaque son attirera son attention.
Cet exemple est clair, mais il en va de même pour les autres sens, à différents degrés selon les individus. Dans une société très bruyante, très riche en lumières, en odeurs, en textures, cette particularité du cerveau est évidement souvent un handicap.

Cette particularité explique beaucoup du comportement autistique. Elle explique pourquoi la communication est difficile, car le cerveau pense de manière sensorielle, donc à la vitesse de la lumière, et ne fait aucune traduction intérieure. Toute traduction est un effort supplémentaire, et elle se fait lentement. Le cerveau autiste ne parle pas. Il est ainsi beaucoup plus rapide, mais en apparence non communiquant. La communication est uniquement sociale, elle n’est pas évidente, et elle est contre-nature. C’est comme si la lumière devait ralentir, pour cela, il faudrait la piéger entre deux miroir. C’est cela que l’autiste doit faire pour communiquer, et cela est bien possible, si tant est que le cerveau ne soit pas saturé d’informations qui le forcent à fonctionner tout seul.

b. Le monde sans limites

Le cas de la théorie de l’esprit est également compréhensible. Vu de l’extérieur, il est très bizarre, mais vu de l’intérieur, il l’est moins. L’autiste « sent » le monde. Cette façon de l’appréhender lui en retire ses limites. Quand vous sentez un fruit, l’odeur pénètre en vous, un peu comme si vous le mangiez. Si vous le mangez, le fruit entre vraiment en vous, et il devient vraiment une partie de vous. Pour l’autiste, c’est pareil. Le monde entier est une partie de lui, puisqu’il ressent à l’infini. Ainsi les autres sont lui, et il est les autres, instinctivement, la limite n’est pas évidente, et elle doit-être apprise, et, de plus, tandis que la communication commune de l’autiste est moins instinctive, cette façon de ressentir le monde et les autres individus lui permet en fait d’entrer en communication sensorielle avec lui, comme une sorte de télépathie.
De nombreux animaux fonctionnent ainsi – n’y voyez rien de « primitif » -, et les bébés humains le font également. Il est d’ailleurs admis que les bébés n’ont pas conscience d’être une personne limitée avant l’âge approximatif de neuf mois. Il est également admis qu’ils sont des éponges à émotions. Ils ressentent, ils communiquent. Sans communiquer, certains animaux savent instinctivement et très rapidement ce que l’autre pense. Ceci existe chez les personnes dites normales dans les situations de crise, il suffit d’un regard bref pour communiquer. L’autre connaît notre pensée et notre action future et peut ainsi agir en conséquence. On transmet une image par le regard, et cette image fait ressentir nos propres sentiments à l’autre : les barrières tombent.

Ainsi, dans le test de la théorie de l’esprit que j’ai évoqué avant, le fait que l’autiste réponde que le chocolat est dans le réfrigérateur est un manque de théorie de l’esprit, vu de l’extérieur. Vu de l’intérieur c’est en fait justement une communication. L’autiste a communiqué sans rien dire, avec le petit garçon, car la communication orale est un ralentissement. Il ne vous répond pas ce que le petit garçon sait, il répond ce que lui sait, ou plutôt ce qui est. Son cerveau à pensé, c’est-à-dire, il a vu : le chocolat dans le réfrigérateur, le chocolat dans le placard. Ces deux images sont très rapides, pour penser avec des images que le petit garçon ne voit pas ce qu’il voit, c’est différent, il faut presque immédiatement avoir recours au mots. Un peu comme si je vous disais : concentrez-vous : vous ne voyez pas une horloge, vous ne voyez pas un canapé, vous ne voyez pas une table basse, vous ne voyez pas une télévision, vous ne voyez pas un tapis. Vous êtes contraints de voir les choses dans votre tête, et de vous dire que vous ne les voyez pas. Il n’est pas possible de voir que l’on ne voit pas, c’est insensé. Comme le cerveau autiste pense en images, et réagit rapidement, en répondant en images, à une question comme celle là, il aura plus tendance qu’une personne normale à répondre ce que lui voit, et à tenir pour établi que la communication entre le petit garçon et lui était faite et connue de tous.

Cependant, il est clair qu’une personne autiste adulte avec une intelligence normale réussira normalement ce test, et saura très bien répondre hors de son point de vue. De ce fait, le problème de la théorie de l’esprit n’explique en rien l’autisme, mais le fait que les autistes, en règle générale, aient plus de difficultés avec ce genre de test peut s’expliquer par leur autisme.

Tout ceci nous amène à un point : il est totalement faux de prétendre que les autistes n’ont pas d’empathie, et je crois que beaucoup d’autistes soufrent de cette description car ils ne s’y reconnaissent pas. Ils ont la même approche concernant les émotions des autres individus que pour le reste du monde. Ils les sentent, et ainsi, ils les vivent exactement comme ce qu’ils perçoivent de la personne. Ces sentiments que la personne autiste perçoit, provenant d’une autre personne, devienne ses propres sentiments.

Cela provoque deux choses : d’une part un nouveau surdosage de sensations, et d’autre part, une apparente subtilité moindre, car ils ressentent bien ces émotions, ils ne les voient pas et encore moins se les décrivent avec des mots, et il est bien connu que nous sommes moins rationnels sur nos émotions lorsque nous les ressentons que lorsque nous avons pris du recul dessus. Le surdosage de sensations les pousse également à éviter ces situations, ce qui provoque, vu de l’extérieur, le fameux manque d’intérêt pour les émotions des autres.

C’est ainsi que s’explique le célèbre évitement du regard. Les autistes n’évitent pas le regard parce qu’ils sont fabriqués ainsi, mais bien parce qu’il leur est désagréable. Il ne leur est pas désagréable à cause de son mouvement potentiellement rapide comme certains 1’ont évoqué, mais bien parce qu’ils rentrent dans l’intimité profonde d’une personne qui leur est plus ou moins étrangère, comme l’odeur du fruit, ils deviennent cette personne, car ils ressentent ce qu’elle ressent, et que ce sentiment, en plus d’être trop riche, les met mal à l’aise. C’est un peu comme sentir le fruit avant de le manger, là, c’est comme sentir les émotions avant de tuer. L’image peut paraître grotesque mais elle ne l’est pas, car c’est exactement ce qui se produit dans le monde animal, particulièrement à l’état sauvage: regarder dans les yeux est signe d’attaque, et de mort. En évitant le regard l’autiste dit : je respecte ce que tu es, et je ne te veux pas de mal. Violer l’intimité, c’est déjà tuer l’autre, et pour l’autiste, regarder dans les yeux, c’est violer l’intimité, car s’il le fait, il ressent ce que l’autre pense.

c. Manque d’empathie ou intimité ?

C’est bien là tout le problème. De nos jours, on confond respect de l’intimité et manque d’empathie. Aujourd’hui, pour combler notre propre vide d’émotions, on aime à regarder et détailler celles des autres tant et tant que s’en est devenu la norme. C’est une sorte de pornographie des émotions. Les gens ne se sentent vivre que s’ils expriment leurs émotions, et s’ils regardent les émotions des autres ; ils coupent leur intimité, car ils ont peur de vivre trop en eux-mêmes. Il faut avant tout s’assurer que l’on est pas fou, que les autres sont comme nous, et à force de vivre la vie des autres, personne ne vit plus rien.
Dès qu’ils s’approchent de l’émotion individuelle, on appelle cela dépression. Effectivement, il faut bien une phase de dépression, de désespoir, c’est-à-dire de remise en question métaphysique, il faut sortir des émotions des autres, pour pouvoir être soi-même, penser et ressentir. Cette maladie mortelle, ce désespoir, en prendra quelques uns, mais elle est nécessaire, sinon personne ne vit. En vérité, les gens qui savent être seul font peur, car ils renvoient l’individu que nous sommes à sa propre solitude, que lui ne peut supporter. C’est ici un grand paradoxe chez l’être humain, il est un animal social, mais le passage dans la solitude lui est nécessaire s’il veut vivre lui-même, comme son intelligence le lui demande. Or cette intelligence individuelle est une intelligence perceptive, et non communicante, c’est une élévation philosophique personnelle et individuelle, comme elle a si bien été décrite par Socrate à travers l’allégorie de la caverne. C’est aussi l’image européenne du labyrinthe : l’élévation individuelle est indispensable à la compréhension de ces chemins enchevêtrés dont la carte, pieds à terre, est insaisissable. Le héros que nous sommes essaiera pourtant, et se retrouvera face à la créature terrible au centre du labyrinthe (le désespoir, aux sens Kierkegaardien du terme, ou la dépression, dans son habit moderne), et, soit il sera tué, soit il s’élèvera alors, et deviendra lui même un individu.

Søren Kierkegaard

Søren Kierkegaard

Søren Kierkegaard, sans doute le philosophe le plus important des temps modernes…

Conclusion

L’autiste est un homme sauvage, un homme non domestiqué, et un homme qui ne peut pas être domestiqué. L’autisme peut se regarder à travers la sensorialité particulière des autistes. Un peu comme un ordinateur. Aussi performant qu’il puisse être, si toutes ses entrées sont utilisées, il sera saturé et effectuera chaque opération lentement, si tant est qu’il ne “bogue” pas… L’autiste se balance pour déconnecter ses ports, se défaire de certaines tâches et ainsi être opérationnel, au moins pour lui-même. Dans la société moderne, toujours plus riche en stimuli sensoriels et en changements, l’autiste est malade, et il n’est pas étonnant, que la proportions des personnes aux symptômes autistiques augmente. L’autiste dit : laissez-moi tranquille, arrêtez ce tohu-bohu! Ce n’est pas le monde qui va trop vite, se sont les stimuli sensoriels inutiles qui sont trop présents, trop riches, mais aussi les humains, qui sont trop nombreux.

C’est en effet cette sensorialité envahissante et cette pensée sensorielle qui est commune à tous les autistes. L’autiste communique avec le monde, et avec les êtres humains, mais en silence, et tout l’attire, à chaque instant. C’est pourquoi l’autiste ne regarde pas plus les personnes que les objets. Pourquoi le devrait-il ? Les personnes sont-elles vraiment tellement plus intéressantes ? Et pourquoi le seraient-elles ? À quoi bon ? Que va-t-il leur communiquer s’il n’a pas lui même observé le monde à sa facon avant ? Car il ne s’agit pas seulement de communiquer, mais il s’agit aussi de savoir quoi. L’autiste ne communique pas facilement (avec des mots) pour communiquer, car ce genre de communication lui demande trop, alors il parvient à faire cela que s’il a vraiment quelque chose à dire.

L’autiste n’est pas fait pour apprendre par les autres. Il est fait pour apprendre tout seul, à travers ses sens. Il est instinctivement un original. L’autre n’est pas directement source d’apprentissage, en tout cas pas plus qu’un objet, ou qu’un système. Il n’apprendra pas ce qu’on lui dira, il est nouveau au monde. Il est sauvage.

Oui, à la fois cette non-domestication, et ces particularités neurologiques, mais aussi et surtout cette sensorialité particulière, semble provenir du dernier « vrai » chasseur cueilleur européen (vous le savez, dans ma bouche, cette comparaison n’est pas négative), avant la véritable hybridation, c’est-à-dire avant que la civilisation et l’auto- domestication de l’homme ne commence à apparaître.
L’adjectif d’homme sauvage n’est aucunement péjoratif, et inversement l’apparition de la civilisation n’est pas en soi négative, elle a été nécessaire, comme nous tenterons de l’expliquer par la suite.

Cela n’engage que moi, mais je pense que le cerveau autiste est en quelque sorte décalé par rapport au cerveau néanderthalien. Le cerveau moderne dit classique est plus petit, est au centre des possibilités néandertaliennes, lors de l’hybridation, et après son équilibrage, seules les caractéristiques les plus nécessaires ont été conservées, dans la plupart des cas. Cependant, dans les cerveaux un peu plus gros, mais aussi surtout dans les gènes, ont subsisté des éléments de la morphologie neurologique néandertalienne, et ces éléments reviennent parfois, surtout lorsque les gènes de la taille et/ou du développement du cerveau le permettent. C’est ainsi que je pense en toute sincérité que le néandertalien type, avant hybridation, était, non pas directement autiste comme aujourd’hui, mais il était un génie, comme on le voit apparaître chez certains autistes à l’heure moderne. Ces autistes qui calculent instinctivement, par exemple, ont souvent par ailleurs de lourds handicaps et même paradoxalement une déficience mentale, car leur cerveau est à peu près de la même taille qu’un cerveau moderne, et il a donc fallu élaguer des capacités vitales.
Je pense que la communication des néandertaliens étaient plus sensorielle, bien qu’ils aient eu, bien sûr, le langage. Je crois seulement qu’ils y avaient moins recours qu’aujourd’hui. Le langage n’est pas si instinctif qu’on peut le croire. Le fait de créer un langage entre un groupe de personne, oui, mais il n’y a pas de langage universel avec lequel nous naissons. Dès qu’un groupe se forme (groupe d’adolescents, couple, famille, région, pays), le langage se modifie et le groupe acquiert peu à peu un langage plus intime, avec des mots que lui seul comprend. C’est un fait bien connu en linguistique, et ce fait là, tout universel qu’il est, semble bien être instinctif. Le langage est donc très intimiste, et de ce fait, très limité. Comment communiquer par les mots avec un autre groupe qui ne parle pas comme vous ? C’est terrible. Je crois que la perte du langage sensoriel, dit autistique, à cause de l’hybridation, mais la conservation de son instinct, est l’une des causes de l’apparition de l’art, de la musique et de la civilisation en Europe.

L’autiste est donc lui aussi, un néandertalien tronqué, mais qui laisse apparaître des caractéristiques néandertaliennes que les humains dit normaux n’ont pas. Parfois, l’apparition de ces caractéristiques entraine la perte d’autres, qui sont nécessaires. Pour faire un autiste, il faut des gènes néandertaliens. Il peuvent être très ancien, ou récents (hybridation moderne africain/européen). L’autisme européen, d’apparition très ancienne, est généralement plus stable (syndrome d’Asperger ou autisme de haut niveau), l’autisme dont l’origine de l’apparition est plus récente a une plus grande tendance à être instable.

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